ALECHINSKY Pierre, « Rire jamais loin », préface du catalogue de l’exposition Zao Wou-Ki – Entre ciel et terre. Aquarelles et encres de Chine à la Fondation Folon à La Hulpe, Éditions La Pierre d’Alun, Bruxelles, 2009 (pp. 5-6).

"Sur une réplique renversante, Wou-Ki entre et sort de mes Souvenotes. La scène évoque à distance - de lieu, de temps - l’image et son double. Plutôt le réel et son leurre. Avatars d’une mémoire visuelle qui feraient peut-être la page promise à mon vieil ami peintre pour sa prochaine exposition… Mais vérifions d’abord la teneur du souvenir et surtout je ne sais quel catalogue où ses peintures sont confrontées, ça m’avait frappé, à de somptueuses photos de montagnes chinoises. J’enquête. Son archiviste m’envoie des photocopies. Allons bon ! elles ne correspondent ni au souvenir ni à ce que je (à la troisième personne) notais en 1977. (…).

À des dizaines d’années du rire de Wou-Ki, l’imagerie ne présente aucun effet de miroir. Le paysage corse n’a pas joué les remplacements. Le paysage est bel et bien de l’autre bout du monde. Des photos de Chine prises par Agnès Varda.

Pourquoi diable l’archiviste n’a-t-il pas retrouvé le souvenir que je gardais en porte-à-faux ? (…).

Ce rire - corse ou chinois - fut aussi convaincant qu’un geste juste, augmenté d’un pinceau.

Aujourd’hui je visionne Rouge très très fort, court métrage de Richard Texier où l’on voit Wou-Ki, sans souci de la caméra, se pencher du haut de son grand âge sur une feuille de papier allongée au sol.

Main-tenant  le pinceau !

 Il chante, prenant possession de cette blancheur vierge. J’écoute sa voix d’encouragement, d’accompagnement rauque. Mi-cri mi-bruit.

Peinture gutturale au rythme de la respiration. Temps limite dont le sage parfois dispose. Toute sa jeunesse remonte des profondeurs et se réfugie sur la feuille blanche."

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