BONNEFOY Yves, extrait de « Pour introduire à Zao Wou-Ki » in Zao Wou-Ki, Yves Bonnefoy et Gérard de Cortanze, Éditions La Différence – Enrico Navarra, Paris, 1998 (pp. 27-28).  

"(…) Ce projet de Zao Wou-Ki, ce sera de rejoindre dans la couleur - et là même où par l’huile elle cherche à parler du monde – un nœud de la perception à soi-même qui soit le plus rebelle possible à la prise des mots ou de la pensée, le plus dépouillé possible de ce qu’on voit dès qu’on cesse de ressentir le rouge ou le bleu comme simplement du bleu ou du rouge, et le plus étranger aussi à ces harmonies qui se forment lorsque l’on prend recul pour - en cela déjà au dehors de la véritable expérience - apprécier ce qu’on nomme de la beauté. Un « aller à la couleur » comme si, à chaque fois qu’on posait du rouge, du bleu, on avait à être couleur soi-même, rien que couleur : et non par un jeu de différences dans une gamme mais comme la flamme est le feu, c’est-à-dire à la fois la partie insaisissable et le tout, à la fois l’irisation qui court à la crête de la chaleur et le souffle de celle-ci, qui la brise.

Et pourquoi cette poétique de la couleur en soi, de la couleur vécue et non vue ? Parce que si on accède ainsi à un rouge que ne signifie plus rien – même l’incendie -, à un bleu qui ne soit plus, presque mauve pourtant, le rappel sur la toile d’une impression de montagne, à des remous de jaune ou de vert qui aillent plus loin pour nous que tout souvenir d’un torrent ou du ciel d’orage, voici donc déchirée cette enveloppe des choses qu’est en Occident la couleur, la voici dessaisie de sa fonction protectrice, par laquelle le monde accédait à ce qu’alors on croyait de l’être, et des conséquences s’ensuivent, fondamentales, pour l’être-au-monde, et aussi bien, certes, pour la peinture, dans le débat où Zao Wou-Ki l’a maintenant engagée. (…)

(…) Je regarde ces tableaux, et je me dis, oui, c’est vrai, on m’appelle ici loin de moi, loin en avant dans ce lieu qui n’est plus un lieu, ces toiles franchissent bien la barre de l’apparence, elles se couvrent assurément, grandes voiles, de l’écume phosphorescente du non-être, du non-vouloir, je n’ai pas eu tort de caractériser le travail de Zao Wou-Ki par le non-réferentiel, le non-savoir, c’est la leçon de l’Orient que ce peintre écoute. Mais puis-je exclure – non, je ne puis - qu’il y ait chez lui, en son besoin même de délivrance, des pensées, des sentiments, qui résistent, quand se gonfle la grande vague ? Et qui lui disent même, et bien fort, qu’ils ont le droit de le faire ?" (…).

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