DAGEN Philippe, extrait de « Passage de la couleur », catalogue de l’exposition Zao Wou-Ki. L’encre, l’eau, l’air, la couleur. Encres de Chine et aquarelles 1954-207 au Musée de l’Hospice Saint-Roch d’Issoudun, Éditions Albin Michel, Paris, 2008 (pp. 16-19).

(…) "Évoquer un « moins de monde », c’est cela : suggérer qu’une aquarelle de Zao Wou-Ki, comme ses encres,  a le pouvoir subtil de délier pour un moment les liens étroits qui retiennent chaque homme d’aujourd’hui dans le « système des objets », dans l’empire de la production et de l’utilité. Il y a là un effet bénéfique. Parce que l’artiste est chinois, parce qu’il est demeuré proche de cette civilisation pour lui originelle, il est tentant de comparer cette vertu de ses œuvres à celle que les lettrés et philosophes attribuaient, par exemple, aux pierres de formes et de couleurs étranges : les observant, ils s’écartaient du monde qui leur était contemporain, de ses affaires, de ses évènements. Elles leur offraient l’occasion de prendre du champ, d’échapper à la pesanteur : pour peu que l’on prenne le temps de subir leur influence, les œuvres de Zao Wou-Ki peuvent à leur tour permettre de telles évasions." (…).

[La] découverte [de ses aquarelles les plus récentes] est une complète surprise : avait-on auparavant vu l’artiste aller si loin dans l’explosion et la projection des formes ? Se défaire de tout principe de composition et s’aventurer vers une sorte de « all over », où la surface blanche devient l’espace vide où s’entrecroisent et dansent des taches et des linéaments de couleurs ? Ou pousser la fluidité jusqu’au point où c’est à l’immersion que l’œuvre incite, à une longue plongée et au lent glissement le long des courants comme sous-marins dont l’aquarelle se fait la carte énigmatique ?

Quand le rouge règne, on ne peut s’empêcher d’une sensation plus corporelle encore, celle du battement du sang, celle d’une vie qui se montre sous sa forme la plus immédiate – organique, cellulaire presque. On dirait qu’à force d’expériences et d’ellipses, Zao Wou Ki en est arrivé à la formulation la plus brève et la plus immédiate de son existence même, à sa vie devenue couleurs et gestes. On dirait même qu’aux beaux pinceaux, aux brosses méticuleusement nettoyées de son atelier, il lui arrive désormais de préférer les doigts – des tracés digitaux selon le vocabulaire des préhistoriens que l’on ne cite pas ici par hasard - et la projection d’une pluie de gouttes. Dans l’un et l’autre cas, la façon d’agir est la plus simple qui soit, absolument débarrassée de savoir-faire antérieur, d’affèteries stylistiques, de tout souci de virtuosité. Des signes, de simples signes d’un passage, presque comme des traces dans la neige." (...)

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