de VILLEPIN Dominique, extrait de la préface de Zao Wou-Ki – Carnets de voyages, 1948-1952, Éditions Albin Michel, Paris, 2006 (p. 6-7).

(…) "Comme le poète, Zao Wou-Ki nomme. Lui cependant n’a aucun mot entres ses doigts, aucune parole au bord des lèvres. Mais simplement des traits, des coulées d’encre, qui hésitent entre l’allusion de l’idéogramme chinois et la rigueur de l’alphabet occidental, entre l’eau et le signe. Dans cet écart vient se construire un monde qui lui est propre, et qu’aucun peintre avant lui n’avait exploré, parce qu’aucun peintre n’avait relié entre ses pages les deux pôles d’un même monde. L’Occident, la Chine : deux versants d’un même univers, deux régions d’un même esprit parti d’une rive étrangère pour rejoindre son fleuve natal. Ici : les versants abrupts des Alpes, tracés d’un trait de pinceau en forme de rectangle, à la manière de Paul Klee, et qui s’entrecroisent en dents de scie jusqu’à dessiner l’épine dorsale d’un monstre des profondeurs. Là-bas : les collines et la neige, qui escaladent doucement le ciel dans un bouillonnement de blanc, de gris et de bleu pour se confondre avec lui. Deux visions du monde s’observent et se contemplent, elles s’estiment, se jaugent et dialoguent, comme pour mieux approcher une vérité propre à chacune.

Alors grandit une rencontre. Ce sont deux mains qui se tendent par-dessus les océans, les déserts et les steppes, ce sont deux regards qui se croisent. Ce sont deux âges qui se parlent, celui de l’enfance alerte et celui de la très grande vieillesse, quand le souffle devient court et que le regard s’embrume. Les premières inscriptions des coquillages, des fleurs, des poissons dans le calcaire viennent murmurer à l’oreille abstraite des derniers peintres. En quelques marques de plume, au passage humide de son pinceau, Zao Wou-Ki rassemble l’héritage de la peinture et son désir forcené de donner à voir et à comprendre. (…)."

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