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1970's

CHAR René, 1975

CHAR René, extrait de "Le dos houleux du miroir", préface du catalogue de l’exposition Zao Wou-Ki, 1971-1975 de la Galerie de France à Paris, Edition Galerie de France et Arts et Métiers Graphiques, Paris, 1975.

"Qu’on me passe cette entrée en peinture, par la relation d’un état personnel. Mes dispositions envers l’œuvre de Zao Wou-Ki sont de trois ordres : une liaison grave avec le graphisme de son jeune commencement. La couleur s’y trouve en éclaireuse échiquetée, presque en semi-nomade. Les formes suivent docilement la main de l’artiste, parcourant des distances dont un art lointain nous a appris la valeur durable. L’abandon de ce dialogue initial porte à la rencontre d’un chaos second qu’on croirait à la veille de se couler dans une figure égarée aux abords de cavités profondes. Elles l’appellent, mais lui demeure en suspens dans l’étendue. Là perce le sortilège aérien et tellurique d’Orphée voyageur. Tous les éléments qui composent l’œuvre produisent entre eux d’une manière continue. Comme ligne de démarcation passagère, celle au soir du partage des couleurs dans un ménage tumultueux. Enfin une prophétie dont le reflet ne souffrirait pas la référence au miroir d’une libido personnelle. (…)"

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LAUDE Jean, 1974

LAUDE Jean, extrait de Zao Wou-Ki, Edition La Connaissance, Bruxelles, 1974 (pp. 67-69).

(…) "Coulures, éclaboussures, projections : la toile (ou le papier) absorbe inégalement la matière colorante. Mais aussi : peut être considéré comme aléatoire le geste qui déchaîne une série d’événements sur l’étendue, le geste dont l’ampleur, dont l’insistance, n’ont pas été prévus avant qu’il fut amorcé. Il est vrai : la rapidité de la conception qui, dans l’instant même, invente ses modalités d’exécution peut n’être nullement imputée au surgissement impérieux du hasard. C’est un homme qui peint, la conscience tendue dans l’acte où sont focalisées, intensément, toutes ses facultés. Les éclaboussures, les coulures - pour projetée que fut la matière colorante - c’est leur impact, c’est la qualité plus ou moins absorbante du support qui vont les qualifier sur la surface.

(…) Que la peinture de Zao Wou-Ki soit méthodique et que logique apparaisse son développement, elle n’en accueille pas moins des éléments qui perturbent et subvertissent les territoires qu’elle a déjà conquis. Mais ces perturbations, ces subversions opèrent selon une ligne de fracture qui, tout à la fois, sépare son travail de la tradition (tant chinoise qu’occidentale) et l’unit à elle. Transgressée, la tradition chinoise n’en est que plus présente. Mais elle n’en est que plus présente que parce que Zao Wou-Ki l’a rejointe, non plus en les règles ou en les aspects transitoires qu’elle secrète, mais en ce flux qui la traverse, visible aux grandes époques et souterrain lorsque l’Académisme a triomphé. (…)."

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MICHAUX Henri, 1970

MICHAUX Henri, extrait de « Trajet Zao Wou-Ki », préface de la réédition du livre Zao Wou-Ki de Claude Roy de 1957, Le Musée de Poche – Jacques Goldschmidt, Paris, 1970 (pp. 5-7).

"Zao Wou-Ki, lui aussi, a quitté le concret. Mais ses tableaux ont avec la nature gardé un air de famille.

Elle est là. Elle n’est pas là. Ce ne peut être elle, ce qu’on voit. Ce doit être elle pourtant.

Toute différente. Elle ne se détaille plus.

Nature saisie dans la masse.

Naturelle toujours, plus chaleureuse, plus emportée. Tellurique.

Restée souple.

Pas singulière, pas dépaysante, fluide, en couleurs chaudes qui sont plutôt des lumières, des ruissellements de lumières.

Vide d’arbres, de rivières, sans forêts, ni collines, mais pleine de trombes, de tressaillements, de jaillissements, d’élans, de coulées, de vaporeux magmas colorés qui se dilatent, s’enlèvent, fusent.

Appelée par des problèmes nouveaux, par des drames, par des envahissements.

C’est par la nature que Zao Wou-Ki se meut, se montre, qu’il est abattu, qu’il se ranime, qu’il tombe, qu’il se relève, qu’il est enthousiaste, qu’il est tout « pour », ou bien tout « contre », qu’il est bouillonnant…, qu’il dit ce qui l’étouffe.

C’est par elle que, sans obstruction, il peut parler, qu’il peut faire des gestes vraiment amples, pas seulement colorés de la pénible exaspération humaine.

Par la nature, en alliance avec elle, il est possible de vivre plus intensément, ce qu’on vivait seul. On peut, toutes souffrances dépassées, toute aspiration libérée, le revivre, avec munificence, une prodigieuse munificence… sans ridicule.

La nature, on prend son étendue, sa profondeur à elle. On va pouvoir vivre à une autre échelle.

Dans les tableaux de Zao Wou-Ki, aux proportions parfois gigantesques, convenant à la dimension de ce qu’il ressent maintenant il y a - transfert magnifiant - de plus en plus de puissantes assomptions de terre. Des masses énormes, le moment venu, doivent prendre de l’altitude.

Cette nature-là refait pour Zao Wou-Ki une splendide période géologique.

Les lévitations, les brassages, les soulèvements y dominent.

Les toiles de Zao Wou-Ki - cela se sait - ont une vertu: elles sont bénéfiques."

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SCHNEIDER Pierre, 1972

SCHNEIDER Pierre, extrait de « Dialogue avec Zao Wou-Ki », in Les dialogues du Louvre, Éditions Denoël, Paris, 1972 (p. 319).

(…) "Il évoque un ciel lourd et une mer de plomb, si dissemblables que la ligne d’horizon semble entériner une rupture sans remède. Mais une condensation soudaine, impalpable, les fait communiquer, et le mouvement reprend, le cycle de la vie est sauf. Zao Wou-Ki sait capter les moments, délicats et exacts comme une balance de précision, de la concentration et de la déconcentration, sans lesquels tout ne serait que dualité, ruptures, inertie. Le paysage aérien se condense en une pluie de signes. Va- t-on pouvoir les lire ? Non, déjà ils ne sont plus que les plis d’un univers liquide. En chemin, la couleur s’allège, jusqu’à n’être plus que la lumière, le geste s’appesantit jusqu’à n’être plus qu’une forme. La touche est tantôt longue, diluée, sereine ; tantôt courte, exacerbée, chargée. Ici le pinceau semble manié à partir du poignet, là à bout de bras. La vague lourde délègue vers le ciel une écume qui prend le soleil, devient perle, retombe et se confond à nouveau avec l’eau. Et l’essentiel n’est pas la somme de ces états ou tel d’entre eux, mais leur aptitude à la métamorphose perpétuelle. (…)"

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