orange dot   Adieu à Wou-Ki par Claude Martin, ambassadeur de France

 

Après les très belles paroles que vient de prononcer Dominique de Villepin, permettez-moi d’ajouter quelques mots en chinois, en hommage à notre ami Zao Wou-Ki, à sa langue maternelle, au pays dont il venait et à sa très grande civilisation

Wou-Ki parlait un chinois très doux, délicat, mélodieux. Il aimait s’exprimer dans cette langue pour évoquer son enfance, les années de son adolescence et le chemin qui l’avait amené, un jour, à décider de partir pour ce pays lointain et inconnu, la France.

En choisissant à 28 ans à peine de venir, ici, étudier et épanouir son talent, Wou-Ki suivait la voie de ces grands artistes de Chine qui avaient entrepris, eux aussi, ce « Voyage en Occident » : Xu Beihong, Lin Fengmian, Liu Haisu, Wu Guanzhong.

En moins d’une année, ses premières œuvres attirèrent l’attention, on sut dans le monde de l’art qu’il allait être, qu’il était déjà, un très grand peintre. Ici, il traça sa voie. Il fit reconnaître sa valeur. Et il trouva, aussi, le bonheur.

Wou-Ki aimait la France, sa culture, sa langue, qu’il parlait avec élégance, subtilité, et humour, et dans laquelle il savait si bien dire l’amitié.

Mais sa vraie langue, c’était l’art, c’était la peinture, la langue universelle que comprennent tous les êtres épris de beauté.

Cette langue, il l’avait en lui depuis sa naissance. Et il sut la parler jusqu’à la fin.

Je me souviens de ce jour où, apprenant qu’il avait été hospitalisé, nous sommes accourus à son chevet, auprès de Françoise qui le veillait. Après une nuit difficile, Wou-Ki dormait. Mais sa main se levait, et dans l’air, comme s’il tenait un pinceau, elle esquissait des traits. Wou-Ki peignait. Je pense à tous ces tableaux peints en rêve, que nous ne verrons jamais.

En 1964, alors que je m’apprêtais à partir pour la Chine, Jacques Rigaud, qui avait été  mon maitre de conférences, m’offrit mon premier album de peintures de Wou-Ki.

Il l’avait accompagné d’une carte où il avait écrit ces mots : «  Zao Wou-Ki est pour moi l’un des très grands artistes de notre temps. Il est vain de se demander s’il est français, ou chinois. Dans sa peinture, l’Occident et l’Orient se rencontrent, se conjuguent et se fécondent. »

C’était justement le moment où Wou-Ki évoluait vers l’abstraction. C’était justement le moment où son génieprenait son plein essor.

Chacun sait combien de chefs d’œuvre il nous a donnés dans les cinquante années qui ont suivi. Et quelle puissance, quelle plénitude il a atteint dans son art.

 

La France lui a rendu les plus grands hommages, lui a consacré des expositions et rétrospectives exceptionnelles, l’a accueilli au sein de l’Académie des Beaux-arts, l’a fait Grand-croix de la Légion d’Honneur.

La Chine l’a honoré à son tour, et célèbre avec éclat, ce fils parti au loin dont l’œuvre est aujourd’hui, dans son pays natal, étudiée et vénérée.

Pour nos deux pays, Zao Wou-Ki est un symbole. Pour tous, il était un maître. Pour moi, comme pour beaucoup d’entre vous, il était un ami.

Parler, partager le temps avec lui, était un plaisir rare, un bonheur.

 

Cher Wou-Ki, comment oublier tous ces moments ?

Je me souviens de cette soirée passée ensemble, à Pékin, avec IM Pei, Jackie Kennedy, Marc Riboud, après l’inauguration du bel hôtel conçu parIM Pei dans les Collines Parfumées, pour lequel tu avais créé une série d’Encres magnifiques.

Je me souviens de cette conversation, tard dans la nuit, à l’Ambassade, avec Pierre Soulages et quelques autres amis. Nous parlions de Joan Mitchell, qui venait de disparaître.

Je me souviens de ces promenades dans les bois de Berlin, où vous marchiez, Françoise et toi, comme deux jeunes amoureux.

Et je me souviens de toutes ces soirées, chez vous, quand, après le diner, tout en parlant, nous regardions les chats sauter d’un fauteuil à l’autre. Tes yeux riaient…

 

Merci, Wou-Ki, pour tous ces instants, pour tous ces plaisirs partagés, pour l’immense bonheur que tu nous as donné.