Zao Wou-Ki, Hommage à Claude Monet, 1991, 194×484 cm, photo©TheGazeofaParisienne

Zao Wou-Ki, Hommage à Claude Monet, 1991, 194×484 cm, photo©TheGazeofaParisienne

La rétrospective de Zao Wou-Ki à la Fondation Gianadda de Martigny, en 2016, m’avait fascinée; l’exposition que lui consacre actuellement le MAM de Paris a été pour moi un éblouissement, tant l’énergie incroyable que dégagent ses toiles résonne puissamment dans les salles du Musée. Les œuvres de cet immense Artiste du XXème siècle, ne pouvaient trouver un espace d’expression plus parfait. Celui qui permet à la force de son geste de prendre toute son ampleur, à la grâce de sa poésie de s’envoler des hautes cimaises.

 Zao Wou-ki photographié Par Henri Cartier-Bresson dans son atelier rue Jonquoy

Zao Wou-ki photographié Par Henri Cartier-Bresson dans son atelier rue Jonquoy

« (...) la manière dont les différentes parties de tableaux sont liées font que jamais l’œil ne se lasse , comme si les formes et les couleurs suivaient la mobilité des pensées », Fabrice Hergott, directeur du MAM Paris

« L’espace est silence » nous fait redécouvrir le travail du peintre sous un angle inédit. Empruntant son titre au premier texte d’Henri Michaux, qui illustra huit de ses lithographies, elle met en lumière cette quête de l’espace omniprésente dans les œuvres de Zao Wou-Ki. Y sont présentées 40 peintures monumentales et une dizaine de magnifiques Encres de Chine, créées à partir de la fin des années 50 – moment où l’Artiste a déjà trouvé son langage personnel et basculé dans une abstraction totale-. L’exposition souligne également le dialogue incessant de l’Artiste avec les Arts. Notamment, son affinité profonde avec la poésie, mais aussi la musique, dont les sons et les silences ponctuent les partitions à la manière dont les pleins et les vides se répondent, dans les peintures du Maître.

 Zao Wou-Ki, Le vent pousse la mer, 2004, triptyque, 194x390, photo©thegazeofaparisienne

Zao Wou-Ki, Le vent pousse la mer, 2004, triptyque, 194x390, photo©thegazeofaparisienne

« Le peintre des deux rives »

Si la peinture de Zao Wou-Ki est incroyablement riche, mystérieuse, unique, si elle se redécouvre à chaque instant, c’est qu’elle est une synthèse  des deux cultures Chinoise et Occidentale, profondément éloignées. De l’Occident, Zao Wou-Ki a adopté la représentation abstraite, la liberté du geste, l’utilisation de la peinture à l’huile, les couleurs flamboyantes exprimant la richesse de sa vie intérieure. De l’Asie, il a fait sienne une symbiose profonde avec la nature, l’importance de l’espace comme valeur essentielle de ses compositions, le souffle poétique et la maitrise instinctive de l’Encre.

 Zao Wou-Ki, lavis d’Encre de Chine, série de quatre œuvres monumentales, 2006 photo©thegazeofaparisienne

Zao Wou-Ki, lavis d’Encre de Chine, série de quatre œuvres monumentales, 2006 photo©thegazeofaparisienne

Zao Wou-Ki a reçu un enseignement artistique traditionnel Chinois à l’école des  Beaux Arts de Hangzhou, où son talent précoce pour le dessin convainc le jury de l’accepter dès l’âge de 15 ans. Mais, très tôt, il se passionne pour les peintres occidentaux post-impressionnistes, tels Cézanne, Matisse ou Picasso, qu’il a découverts grâce aux cartes postales que lui envoie son oncle, et aux images des magazines Américains. Dès lors, il cherche à se libérer de son héritage Asiatique pour trouver sa propre expression picturale. Il décide, en 1948, de quitter son pays et s’envole vers Paris.

 Zao Wou-Ki photographié par Sydney Waintrob en 1967 ©Adagp, Paris, Photo : Sydney Waintrob, Budd Studio © David Stekert, Budd Studio

Zao Wou-Ki photographié par Sydney Waintrob en 1967 ©Adagp, Paris, Photo : Sydney Waintrob, Budd Studio © David Stekert, Budd Studio

La capitale est un pleine effervescence artistique et très vite Zao Wou-Ki se lie avec les figures les plus emblématiques de l’époque: Soulages, Vieira da Silva, Hans Hartung ou encore Sam Francis. En 1951, la découverte de l’œuvre de Paul Klee est une première étape déterminante pour s’affranchir de la figuration par le biais des signes.  « Natures mortes et Fleurs n’existent plus, je tends vers une écriture imaginaire indéchiffrable«   écrira le peintre. Puis, lors son séjour aux Etats Unis en 1957, la révélation des peintures des grands Maitres de l’expressionnisme Américain, Rothko, Philip Guston etc., signe le passage décisif à une abstraction totale. Son Art est libre, spontané, empreint d’énergie et de mouvement, où s’expriment ses émotions.

 Zao Wou-Ki, 03.12.74, 250×260 cm

Zao Wou-Ki, 03.12.74, 250×260 cm

La quête de l’espace en grand format

« A partir de ces années, je me suis laissé submerger par ma liberté (…). Les grandes surfaces me demandaient de me battre avec l’espace; je devais impérativement remplir cette surface, la faire vivre et me donner à elle »  

Zao Wou-Ki

L’attrait pour les grands formats est une constante chez l’Artiste. Il prend ses racines dans son apprentissage Chinois, où les œuvres traditionnelles se présentaient sous forme de rouleaux qui pouvaient atteindre, une fois déroulées, jusqu’à 10 mètres de long. Dès son arrivée à Paris en 48, Zao Wou-Ki peint deux grands formats (130×195 cm), malgré l’exiguïté de son atelier. Dans l’évolution de sa peinture, cette « quête de l’espace » est une obsession pour l’Artiste qui le conduit à une incessante réflexion sur la composition de ses toiles. Suite à son voyage aux Etats Unis, son langage d’abstraction libère son geste, et le pousse à se confronter, de plus en plus, à des espaces d’expression vastes, jusqu’à des compositions de polyptyques monumentaux. Surtout à la fin des années 70, l’achat d’un grand atelier dans le Loiret, lui permet enfin de s’affranchir de toute contrainte dimensionnelle. Couleurs et mouvements répondent à de grands espaces vides et silencieux.

 Zao Wou-Ki, Hommage à André Malraux, triptyque, 1976

Zao Wou-Ki, Hommage à André Malraux, triptyque, 1976

L’homme des rencontres : Les Hommages

La vie de Zao Wou-Ki et son cheminement artistique sont jalonnés de rencontres déterminantes. Pour témoigner son attachement, son admiration ou son amitié, le peintre a peint des hommages, magnifiques actes de reconnaissance, à ceux qui ont marqué son existence. Il les dédie aux poètes, écrivains, musiciens, peintres -ceux qu’il a connus ou les grands maîtres qui l’ont fasciné,  mais aussi aux personnes aimées de sa famille. L’exposition au MAM de Paris présente quelques uns de ces chefs d’œuvre émouvants- Hommages à André Malraux, Henri Matisse, Claude Monet, Edgar Varèse,  May (sa deuxième femme) et bien sur Henri Michaux.

 Zao Wou-Ki,  Hommage  à Henri Michaux, 1963

Zao Wou-Ki, Hommage à Henri Michaux, 1963

Sa rencontre avec Henri Michaux est certainement une des plus fortes. Un destin souriant, par l’entremise d’Edmond Desjobert, graveur et Robert Godet, éditeur, a permis à leur chemin de se croiser. En 1949, Godet, enthousiasmé par les essais lithographiques du peintre, les montre au poète. C’est une révélation: Michaux, totalement séduit, écrit immédiatement des textes pour illustrer les gravures. Cette affinité profonde, cette entente parfaite les réunira toute leur vie. Le peintre lui consacrera plusieurs hommages.

 » Ce 25  Novembre 1949, jour où il (Michaux) acheva son texte, quelque chose de ma vie s’est dégagé à mon insu. Michaux lui, l’avait compris… » Zao Wou-Ki

Fasciné depuis toujours par Matisse, il lui dédie un de ses grands Chefs-d’œuvre: une ré-interprétation magistrale de la « Porte Fenêtre ». Sous le pinceau de Zao Wou-Ki, la structure rectiligne devient mouvement, les lignes se fondent, évoluent, les couleurs ravivées ouvrent l’espace au rêve, à la vie, à la poésie.

 Zao Wou-Ki, Hommage à Matisse 1986, photo©thegazeofaparisienne

Zao Wou-Ki, Hommage à Matisse 1986, photo©thegazeofaparisienne

Autre sublime hommage est celui qu’il consacre à Monet. Avec ce triptyque, Zao Wou-Ki, célèbre la lumière particulière, la matière et la virtuosité des variations de couleurs du grand Impressionniste. Dans ce tableau, je retrouve le frémissement vivace des vagues et la transparence délicate de l’eau des Nymphéas.

Tout comme l’écriture et la poésie, la musique occupe une place essentielle dans la vie et l’œuvre de Zao Wou-Ki. En 1954, il assiste à une pièce musicale de Varèse  très avant-gardiste, « Désert ». Un désert qui déclencha un véritable scandale à Paris. Zao Wou-Ki, lui, est immédiatement touché par cette musique nouvelle et les évocations qu’elle fait naitre chez lui. Dix ans plus tard, il peint un grand tableau qu’il dédie à son ami. Une tempête de sable indomptable, faisant, sur son passage danser et tournoyer les éléments, un espace immense où les repères se perdent et cette énergie puissante qui envahit l’air et le ciel.

 Zao Wou-Ki,  Hommage à Edgar Varèse , 1964, Donation de Françoise Marquet-Zao Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne

Zao Wou-Ki, Hommage à Edgar Varèse, 1964, Donation de Françoise Marquet-Zao Musée cantonal des Beaux-Arts, Lausanne

Les Encres- « Il ne s’agit pas de renouer avec la tradition de la peinture Chinoise (..). Elle (l’encre) m’a beaucoup aidé à retrouver un certain moi-même que j’avais oublié (..;) elle fait maintenant partie de mon univers. » Zao Wou-Ki

Le Musée d’Art Moderne consacre toute une salle à des Encres monumentales de Zao Wou-Ki. J’ai toujours eu une fascination particulière pour cette partie de son œuvre, mais celles présentées dans cette exposition, sont les plus belles que j’ai jamais vues. Immenses, elles nous emportent au cœur même de l’identité de Zao Wou-Ki, ce peintre à la fois Chinois et Occidental. Le geste jaillit, spontané, abstrait, puissant, gracieux. Le trait, tout en finesse et nuances, se jette sur le papier dans un dialogue avec de grands espaces vides.

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A son arrivée à Paris, en 1948, Zao Wou-Ki, voulant s’affranchir de toute référence à l’Art Asiatique, s’était détourné de cette pratique pendant vingt ans. Au début des années 70, très atteint par la perte de May, sa deuxième épouse, le Maitre n’arrive plus à peindre. Sur les conseils de Michaux, il renoue alors avec l’encre de Chine. Tout en retrouvant avec une grande facilité cette technique, si naturelle pour lui, son geste ancré dans l’abstraction en réinvente le genre. A partir de ce moment et jusqu’à la fin de sa vie, l’encre de Chine restera très présente dans son œuvre.

 Zao Wou-Ki, Musée d’Art Moderne de Paris

Zao Wou-Ki, Musée d’Art Moderne de Paris

Cette exposition, magnifiquement orchestrée par François Michaud et Erik Verhagen, nous fait appréhender toute la richesse de œuvre de ce peintre majeur du XXème siècle, sous un angle nouveau.  Zao Wou-Ki est le peintre de l’émotion, du ressenti, de la vibration. Il ne nous montre pas des objets, ne nous raconte pas des histoires, mais crée des mondes en mouvement, surgissants, mystérieux qui nous touchent au plus profond de nous.  Ses toiles empruntent des chemins invisibles qui nous atteignent en plein cœur et nous font sentir plus vivants.

Caroline d’Esneval

Zao Wou-Ki, « L’espace est silence »

Musée d’Art Moderne de Paris

Jusqu’au 6 Janvier 2019

Lien: https://thegazeofaparisienne.com/2018/08/07/zao-wou-ki-lespace-est-silence-mam-de-paris/