Press  10.06.21

Le Journal du Dimanche, « Les éclaircies de Zao Wou-Ki » par Marie-Anne Kleber

L’Hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence, présente des œuvres de l’artiste abstrait franco-chinois Zao Wou-Ki.

Cinq pommes rondes et rouge orangé posées sur une nappe au plissé géométrique font de l’œil aux visiteurs. L’hommage à Cézanne est patent. Le jeune Wou-Ki a 15 ans à peine quand il peint cette nature morte sous influence. Le tableau, presque un pastiche, ouvre l’exposition consacrée par l’Hôtel de Caumont à Aix-en-Provence au peintre français d’origine chinoise (1920-2013), l’un des maîtres de l’abstraction de la seconde partie du 20e siècle avec Soulages et Hartung. Fils d’un banquier de Shanghai, issu d’une famille appréciant l’art et le soutenant dans son choix, le garçon doué vient d’intégrer l’école des Beaux-Arts de Hangzhou quand il croque ces fruits. Il étudie la calligraphie chinoise, mais s’intéresse aussi aux peintres occidentaux comme Matisse, grâce à des livres et des cartes postales.

Plus de cinquante ans plus tard, au crépuscule d’une longue vie marquée par les voyages et le saut dans l’abstraction, Zao Wou-Ki célèbre à nouveau Cézanne, avec un grand format représentant un tronc dressé devant la montagne Sainte-Victoire dissoute dans une atmosphère de vert vif et de bleu azur. Cette toile de 2005 est accrochée à la toute fin de la visite, succédant à un déroulé chronologique de près de 90 œuvres, des peintures, des aquarelles, des encres… Tout un monde de nuées, de bouillonnements de couleurs telluriques, d’éclaircies vives, de fonds qu’on dirait marins et agités par des courants secrets. Sans être une pure rétrospective, l’exposition met en évidence les différentes voies explorées par le peintre, d’une exigence folle quant à son art.

Hommage à Cézanne – 06.11.2005, Diptyque, huile sur toile, 2005, 162 x 260 cm. (Collection particulière/Adagp, Paris, 2021/Dennis Bouchard)

On découvre ainsi les paysages réalisés à son arrivée en France en 1948, hybridant traditions chinoises et peinture à l’huile à l’occidentale. Après avoir été marqué par Cézanne, le jeune homme ressent un choc en 1951 à Berne (Suisse) face aux tableaux de Paul Klee. “Il comprend qu’on peut peindre des signes, des choses qui ne correspondent pas à la réalité”, raconte Yann Hendgen, l’un des commissaires.

Compositions libérées

À partir de la moitié des années 1950, Zao Wou-Ki bascule dans l’abstraction, au grand dam de son galeriste, qui préférait les paysages, plus vendeurs… Parti aux Etats-Unis pour fuir un divorce douloureux, il se confronte à la scène américaine, à l’action painting, cette gestuelle spontanée du peintre face à la toile. D’où les tourbillons explosés au centre de ses toiles terreuses des années 1970. Après avoir perdu sa seconde épouse, malade, l’artiste naturalisé français depuis 1964 se remarie avec une conservatrice d’art, Françoise Marquet. “La joie s’exprime plus clairement dans ces œuvres, il a un plaisir évident à peindre”, décrit Yann Hendgen. Les compositions libérées, jouant sur le plein et le vide, portent les dates de leur achèvement, comme le très marin 14.03.92, une lame de bleu pâle roulant sur des turbulences plus sombres.

Les couleurs de la nature

Parfois, un titre donne une indication paysagère, tel Ciel 12.01.2004, un instantané parisien, peut-être après l’orage, avec une trouée de lumière jaune chassant des filaments noirs, le tout sur un horizon bleu nuit. Ou son Hommage à José Luis Sert (14.07.88), l’architecte qui lui construisit maison et atelier à Ibiza : un remous de vagues méditerranéennes.

Hommage à José-Luis Sert – 14.07.88, huile sur toile, 1988, 100 x 300 cm. (Collection particulière/Adagp, Paris, 2021/Naomi Wenger)

“Il n’aimait pas qu’on parle de paysages à propos de ses œuvres, car il estimait qu’on ne pouvait pas copier la nature, trop élaborée”, précise le commissaire, qui a été l’assistant de l’artiste de 2002 à 2013. Pour rendre cette profondeur de la nature, Zao Wou-Ki s’est appuyé sur les couleurs : selon lui, et c’est ainsi qu’il les a utilisées, elles “montent des racines du monde”. De son monde.

Ciel 12.01.2004, huile sur toile, 2004, 250 x 195 cm. (Collection particulière/Adagp, Paris, 2021/Dennis Bouchard)

“Zao Wou-Ki, il ne fait jamais nuit” à l’Hôtel de Caumont, à Aix-en-Provence, jusqu’au 10 octobre.