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C’est une joie d’être aujourd’hui parmi vous, pour ainsi dire entre amis, entre intimes de l’œuvre et du parcours de Zao Wou-Ki, pour célébrer un peintre exceptionnel à travers une création florale unique due à l’art d’Henri Moulié.

 

            1°) Je ne vous cacherai pas qu’avant d’être un intérêt pour son art, ma relation avec Zao Wou-Ki est avant tout une relation d’amitié.

Si je pense à lui, avant de voir les explosions de couleurs éclatant sur d’immenses toiles, je sens l’étreinte d’une main et d’un regard, je sens la chaleur d’un sourire. Je ressens une présence incomparable et que ni la maladie ni la mort n’ont pu atteindre. Il est là parmi nous, à s’amuser de nos regards sur son œuvre et de nos paroles à son égard.

C’est un lien d’amitié et même comme un lien de famille qui nous a unis si souvent autour de notre passion commune de l’art, lui et Françoise Marquet son épouse, qui est ici avec nous ce soir, ainsi que Marie-Laure, elle-même artiste, et moi-même.

Mais, à vrai dire, tout l’art de Zao Wou-Ki était sous-tendu par l’amitié. Il a créé et inventé des formes dans l’effervescence d’une conversation continue avec ses amis peintres, ceux que l’on désignera comme Ecole de Paris, ceux de l’abstraction lyrique. Il a créé en dialogue étroit avec ses amis poètes, avec Henri Michaux ou avec René Char. Zao Wou-Ki savait partager et savait admirer en l’autre ce qu’il a de meilleur. Il savait croître et faire croître en compagnie des autres hommes, ce qui est une qualité d’une immense rareté. C’est le don de l’amitié.

            2°) Mais Zao Wou-Ki, bien sûr, est aussi un symbole de l’amitié entre la France et la Chine.

Il incarne un dialogue exigeant entre les cultures, entre les civilisations, entre les façons même de sentir et de penser quin’existe je crois, qu’entre la France et la Chine. Nos deux pays ont célébré l’an passé les cinquante ans de la relation diplomatique franco-chinoise, qui commémore la vision, la détermination et l’esprit de paix de deux grands hommes, Zhou Enlai et Charles de Gaulle.  1964 : l’année même où Zao Wou-Ki est devenu Français, avec le soutien de son ami et admirateur André Malraux, alors Ministre de la Culture. Quel beau symbole !

Cet anniversaire a été l’occasion de montrer les fruits superbes de cette amitié, que Monsieur l’Ambassadeur accompagne chaque jour -  et fait grandir en diplomate patient, à l’image de cette orchidée - : les initiatives économiques, de Shanghai à Wuhan, les partenariats culturels dont le film Le dernier loup, d’un réalisateur français, Jean Jacques Annaud, sur un roman et une production chinoise,   qui connaît à travers le monde un succès extraordinaire ; la coopération scientifique dont les résultats de l’Institut Pasteur à Shanghai sur des maladies qui touchent tant d’enfants chinois.

Mais au-delà de notre amitié présente, nous ne pouvons oublier que nos deux peuples mènent aussi depuis cinq siècles maintenant un dialogue qui veut aller au fond des choses. Et je mesure, avectout ce que nous a apporté la philosophie de François Jullien, à quel point cette seule idée d’ « aller au fond des choses » est au cœur de la rencontre. Savoir ce qu’est ce qui est, voilà le défi que se sont fixés, par des chemins incroyablement différents, deux pensées en deux points presque opposés de notre globe terrestre.

Peindre ce qui est dans ce qui est. Voilà au fond une phrase qui résume pour moi l’art de Zao Wou-Ki. C’est bien un art du fond des choses. Mais on n’y perce pas de surface, on n’y écaille pas la croûte, on n’y écorche pas la semelle, on laisse le fond des choses se déverser sur la toile. On laisse l’essence du monde s’étendre, au risque de peindre les chaos primitifs, au risque de la violence et de l’éclaboussure des couleurs. Zao Wou-Ki était bel et bien un peintre philosophe, dont tous les concepts tenaient entre les poils de ses pinceaux. Lui l’héritier d’une famille de lettrés, lui l’enfant de Hangzhou, il a perpétué ainsi cette tradition des peintres philosophes qui traverse l’histoire de la Chine et il est allé chercher en France, au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l’autre rive des peintres philosophes, des Poussin, des Géricault, des Cézanne. Cézanne surtout, qu’il a tant aimé, suivi, percé à jour. Cézanne qui lui a le premier donné accès à l’abstraction, avant la seconde rupture de son art, dans les années 1950, avec la rencontre de l’art de Paul Klee.

3°) Ce à quoi nous rendons hommage ce soir, c’est à un art vivant, à une peinture de la vie.

Elle est vivante parce qu’elle est une respiration. Vivante comme la relation entre la France et la Chine. A l’image de cette orchidée magnifique.

La peinture de Zao Wou-Ki est au fond une respiration entre les deux promontoires opposés d’un continent géant.

C’est une respiration entre la couleur et les mots, entre la peinture et la poésie.

C’est une respiration entre l’homme et l’œuvre qui ouvre sans cesse de nouvelles perspectives. Les collectionneurs de Zao Wou-Ki le savent. Les tableaux les hantent. Ils leur parlent. Ils changent avec les saisons, avec la lumière du jour, avec l’humeur de l’époque. Mais toujours ils tirent vers le haut et sont source d’élévation.

Elle est vivante parce qu’elle continue à fasciner. Il suffit de voir la passion que suscitent les expositions à travers le monde, l’engouement créé par les ventes aux enchères notamment en Chine où le peintre est chaque jour davantage reconnu.

Elle est vivante, enfin, parce qu’elle est une matrice pour de nouvelles générations de peintres. C’est une peinture tendue en avant, tendue comme une main ouverte vers l’avenir et je sais que c’est cette transmission, cette exigence de renouveau permanent et ce besoin de création qui tenait particulièrement à cœur à Wou-Ki. Je suis heureux de voir tant d’artistes de talent, en Chine comme en France, marcher sur les brisées de leur aîné, suivre les chemins qu’il leur a ouverts. Sa peinture est une passerelle tendue entre la tradition et l’avenir, qui a fait le choix résolu de la modernité.

C’est parce qu’elle est vivante, parce qu’elle a toujours été en respiration avec la nature et les éléments, parce qu’elle mélangeait la fragilité et la puissance que Zao Wou-Ki aurait été heureux, ce soir, de recevoir cet hommage sous la forme d’une somptueuse orchidée.

Nous savons ce qu’une création comme celle d’Henri Moulié que nous célébrons ce soir,  exigent – et démontrent- de patience, d’humilité et de sagesse.

Nous savons bien ici, suspendus entre la Chine et la France, que les fleurs sont un art parmi les arts.

 

Nous savons que certaines fleurs peuvent ramener à la vie, fût ce pour un instant, l’esprit et le souvenir des amis chers. Et pour cela nous vous remercions. 

 

-Dominique de Villepin